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Kamma

publié dans « regard bouddhiste », № 18 (septembre–octobre 2016)

La notion de kamma est centrale dans les enseignements du Bouddha ; c’est un concept subtil et il est facilement corrompu, voire détourné. En première approche, nous pourrions remarquer quelques grands traits associés : le kamma est une forme de causalité (niyama) ; le kamma est lié à la volonté, aux habitudes (et notamment aux habitudes de pensée —opinions, névroses, certitudes, préjugés et préférences sur lesquels la volonté s'appuie) ; enfin, combinant les deux traits précédents, les enseignements sur le kamma renvoient à la responsabilité morale quant à la perpétuation des habitudes (et/ou à leurs manifestations, sous forme de paroles, d'actes ou de biais cognitifs futurs).

Bien sûr, nous appréhendons nos propres habitudes mentales avec des termes positifs : elles définissent pour nous ce qui est « normal, » des idéaux, des valeurs mais aussi « qui nous sommes »… Nous ne les percevons pas comme des biais dangereux, des préjugés insensibles, des citations hors contexte, mais comme ce qui est vrai, juste, dû, voire ce qui « devrait » être. Dès qu’on prend un pas de recul, exagération et aberration deviennent évidentes mais l’on prend rarement le temps pour un tel travail d’introspection (et encore moins pour en tirer les conséquences, pour renoncer à certaines vues trop étroites, pour mieux prendre en compte une multiplicité de points de vue).

Comme loi de causalité, le kamma se distingue d'une forme de rétribution ; ce n'est pas une « hypothèse du monde juste » (avec ou sans Juge Suprême). D'une certain façon, ce n'est même pas « une affaire personnelle » : une cause entraîne simplement ses effets, qui que soit la personne à l'origine. Par exemple, le mahā-nidāna sutta (DN 15) décrit comment l'appropriation de ressources cause une attitude défensive des autres êtres qui trouvaient utilité dans la ressource jusque-là partagée, c-à-d. comment une appropriation est suivie d'une appropriation en réponse et, à terme, peut mener à des désordres sociaux.

L'apparence de « rétribution » vient d'une conception « universelle » de la causalité : le « monde » (loka) dans lequel nous vivrons (dans un moment, dans quelques années, voire dans une prochaine vie) est directement issu du monde dans lequel nous vivons au moment présent. Il n'y a pas d'autre monde : les fantômes, les animaux, l'humanité, les dieux partagent un seul et même univers. Dès lors, si nous polluons aujourd'hui, nous vivrons dans un monde pollué ; si nous favorisons la loi du plus fort et ignorons les questions éthiques aujourd'hui, nous vivrons dans un monde où la loi du plus fort et l'absence d'éthique auront été précédemment légitimées (et, un jour ou l'autre, nous risquons bien d'être du côté du plus faible… et ce d'autant plus que nous donnons un caractère habituel à la légitimation de la violence) ! L'apparence de rétribution nait de l'absence d'échappatoire : nous percevrons les conséquences de nos actes parce que nous n'aurons pas d'autre monde où exister.

Kamma en Pāḷi veut dire action, acte, ou l'accomplissement d'une tâche. Cela ne doit pas être compris comme un instant isolé ; au contraire, l'acte est un chaînon, qui lie une intention à une conséquence. Passer par ce chaînon peut être habituel ; ainsi, dans certains contextes, kamma signifie travail, voire profession… mais cela couvre même ce qui lie nos préjugés, nos habitudes, nos certitudes, à leur conséquences ! Comment notre « vision du monde » entraîne un certain nombre de conséquences, bénéfiques ou néfastes, est ainsi décrit comme kamma.

D'un certain point de vue, cela ne reste qu'une « représentation » de la réalité, plutôt que sa nature ultime (et le célèbre philosophe Nāgārjuna commença son célèbre traité Mūlamadhyamakakārikā par la vacuité de la causalité). En effet, toute intention est elle-même dépendante, causée par d'autres phénomènes, c-à-d. une réponse née d'intentions précédentes : il est donc arbitraire d'arrêter l'analyse à une intention plutôt qu'à une autre. C'est ainsi que la causalité du kamma peut être à la fois décrite au niveau individuel (telle ou telle personne a fait ceci) et au niveau plus atomique des intentions, des perceptions biaisées (sans recours à la notion d'identité). De même, chaque conséquence influencera la suite, et il est arbitraire d'arrêter l'analyse à une conséquence plutôt qu'à une autre. Par ailleurs, une chaîne causale existe elle-même au sein d'un contexte qui l'affecte : pour éteindre un feu, tous les extincteurs ne se valent pas (poudre ou eau, cela dépend du contexte). D'après l'acintita sutta (AN 4.77), une compréhension exacte, ou complète, de la causalité est un « impensable » (acinteyya) : pour formaliser la causalité aussi peu que ce soit, il faut introduire des concepts, des limites, des séparations arbitraires, au risque de perdre contact avec la réalité.

Enfin, les enseignements sur le kamma ouvrent grand les portes de la responsabilité morale associée à nos intentions. Le Bouddha a prôné une éthique de modération : tandis que nous devons accepter que nul n'est totalement maître de ses pensées et pulsions, nous gardons la possibilité de ne pas passer à l'acte, nous gardons la possibilité de suspendre notre jugement, nous gardons la possibilité de questionner. Ce potentiel de retenue, de rejet de l'automatisme (quand ce dernier n'est guère adapté au contexte), ce potentiel cultivé avec les pratiques méditatives, permet de saper les bases mêmes de certaines pensées ou envies peu favorables à l'épanouissement de tous. Il permet aussi de manifester la première forme de générosité envers l'Autre : l'offre d'une forme de sécurité, une protection contre nos idées fausses, nos préjugés, nos généralisations abusives, nos aveuglements ou éblouissements !


Pour certains auteurs, la notion de kamma n'était probablement pas clef pour le Bouddha ; il n'aurait qu'utilisé une notion répandue à son époque, pour communiquer rapidement ses enseignements, sans avoir à tout redéfinir. Le kamma bouddhiste ne serait qu'un simple héritage culturel, que l'on pourrait en grande partie ignorer aujourd'hui.

Pour d'autres, l'innovation du Bouddha fut de replacer le kamma au niveau de la conscience : un être porte une responsabilité morale vis-à-vis de ce dont il a conscience ! Développer l'observation non réactive (jusqu'à atteindre la « pleine » conscience) est donc un moyen de mieux se connaître et de se libérer de la perpétuation automatique de vues erronées mais cela ouvre aussi la porte à une façon de vivre plus responsable, plus sage. Une telle approche se distingue par exemple du kamma des Jaïns, pour qui tous les actes (volontaires ou non) ont une portée morale : l'innovation du Bouddha permet de ne pas porter le poids des remords infinis pour des erreurs passées qu'on ne peut que supposer, tout en rejetant une complaisance facile une fois qu'une erreur a été perçue comme telle. Interprétés ainsi, les enseignements sur le kamma sont toujours d'actualité.

Une des grandes erreurs historiques dans l'application de la théorie causale du kamma prend la forme d'une indifférence vis-à-vis de victimes, justifiant une telle indifférence par un facile « si cette personne vit cette expérience douloureuse, c'est de sa faute ; elle a dû mal agir par le passé » (ou « elle a été négligente, elle aurait dû faire plus attention », ou autres variantes). Cela est souvent suivi d'une affirmation, bien commode pour ne pas s'impliquer, de ne pas vouloir empêcher la dette karmique d'être réglée, une fois pour toute ; on retombe dans la logique fallacieuse d'un kamma non seulement de rétribution mais avec comptabilité associée. Cela évite au témoin d'endosser la moindre responsabilité.

Traditionnellement, il est vrai que le kamma peut amener à blâmer les victimes… mais, isolée, c'est une vision erronée car outrancièrement incomplète : si l'on considère que la victime méritait son expérience douloureuse, alors il faut aussi considérer que le témoin méritait d'être en position de porter assistance ! Refuser de porter assistance, c'est alors ne pas développer des qualités bénéfiques et louables, c'est ne pas montrer l'exemple, c'est gâcher une occasion de changer le monde pour le mieux, c'est délibérément refuser d'agir de manière constructive : le kamma (hypothétique, passé ou présent) de la victime ne peut jamais être utilisé pour balayer notre propre responsabilité morale dans la situation présente ! Consciemment refuser d'aider, c'est activement promouvoir un monde où l'indifférence égoïste est légitimée, un monde où il ne fera bon vivre pour personne, pas même pour le témoin qui pensait se protéger en n'intervenant pas.

De plus, si l'on suppose que le témoin est en position d'aider dans cette situation plutôt qu'une autre, le kamma peut suggérer que cela est dû à une contribution personnelle dans cette situation : le témoin vit dans le monde qu'il a influencé par le passé ! Par exemple, un homme peut avoir à soutenir et aider une fille, une sœur, une mère, une épouse ou une amie victime de harcèlement sexuel, précisément parce qu'il a toujours laissé passer les blagues sexistes dans son environnement, au travail, lors de soirées entre amis sans en exposer le côté nuisible : le silence complice (pour préserver sa réputation de « bon vivant », pour ne pas froisser « pour rien » ?) a directement participé à perpétuer un environnement dans lequel le sexisme était acceptable et accepté… jusqu'au jour où cela touche l'homme en question de plus près, souffrant par empathie avec un être qui lui est cher. La responsabilité morale du « témoin » ne naît pas seulement quand la victime a besoin d'aide : cette responsabilité remonte à la contribution personnelle de cet homme à un environnement maintenu dangereux pour les femmes. Dire « ce n'est pas moi qui ai attaqué » n'est qu'une excuse facile, pour préserver un ego qui était trop faible pour s'élever en temps utile contre des habitudes, préjugés, ou traditions nuisibles. S'il souffre que les femmes qu'il dit aimer soient en colère de sa contribution à un tel environnement, c'est un exemple d'ignorance, un exemple d'aveuglement (aveuglement qui devient volontaire, donc karmique, une fois que le problème est porté à son attention).


En période de recrudescence du terrorisme prétendument associé à l'Islam, le pratiquant bouddhiste peut ainsi se demander comment il a contribué et contribue encore à la situation. Réalisant par exemple qu'il a trouvé acceptable que des journaux commémorent les victimes à Paris, portrait après portrait, pendant des mois, mais passent presque sous silence les victimes (plus nombreuses) à Baghdad, le pratiquant peut prendre conscience qu'il a légitimé un racisme « passif, » une vision du monde où la vie de certains inconnus semble valoir intrinsèquement moins que la vie d'autres inconnus… comme si seuls les occidentaux avaient des projets, un avenir ou des familles dont ils se préoccupent. Cela n'appelle pas à des remords et flagellations, mais cela appelle à la vigilance et à questionner certaines manipulations médiatiques ou gouvernementales.

Peu après le vote populaire en faveur du Brexit au Royaume-Uni, la pratiquante bouddhiste peut ainsi se demander comment elle a contribué et contribue encore à la situation. Réalisant peut-être qu'elle a validé les excuses faciles des gouvernements à chaque difficulté (« c'est à cause de Bruxelles ») par silence complice, ou qu'elle a bénéficié indirectement de certains projets européens mais ne s'est pas spécialement assurée que la génération suivante en bénéficie autant, elle peut trouver une nouvelle forme d'engagement au monde, soucieuse de la « communauté » en termes éminemment plus pratiques que certains rituels bouddhistes.


La notion de kamma est riche et complexe. C'est un « impensable » et il n'est pas particulièrement favorable de passer trop de temps à vouloir tout modéliser, tout expliciter. Pour autant, associer clairement la responsabilité morale à la prise de conscience de la causalité en fait un outil de transformation personnelle puissant : les enseignements sur le kamma peuvent notamment favoriser une prise de conscience, l'entrée en « pleine conscience » en dehors du coussin de méditation. Accepter sans condition une part de responsabilité dans notre situation présente peut soutenir un travail personnel, une recherche : les enseignements du kamma soutiennent une pratique engagée, à base de correction graduelle des préjugés culturels et sociaux que nous avons fait nôtres.

Prochaine retraite collective en français :

Gestion du stress et équilibre vie professionnelle / vie privée en français
19–20 novembre 2016

Comment cesser dukkha (traduit en ‘insatisfaction’ ou ‘stress’) constitue la 4e tâche/vérité du Bouddhisme. En étudiant les causes du stress, on peut non seulement en prévenir la perpétuation et la croissance en cascade mais on peut aussi développer des qualités (patience, équanimité, compassion, bienveillance, etc.) qui donneront naissance à un environnement moins stressant pour tous. Cette retraite est centrée autour de quelques observations du quotidien, et des outils méditatifs nécessaires pour aller plus loin dans le contexte spécifique à chacun, en relation avec les formes ‘modernes’ de stress y compris les tensions entre vie professionnelle et vie privée. Details…

D'autres retraites collectives sont déjà programmées (en français et en anglais). De plus, des retraites individuelles, sur mesure, sont possibles.