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Amour et détachement, ensemble ?

publié dans « regard bouddhiste », № 19 (novembre–décembre 2016)

Le Bouddhisme des origines est une philosophie de vie empreinte de modération et de retenue, pour laquelle atteindre le nibbana équivaut à l'« extinction » de trois feux (l'envie, l'aversion et l'ignorance). Le nibbana même est inconditionné, sans la moindre affirmation positive pour le caractériser. Les pratiques associées à l'« octuple chemin » sont tournées vers la cessation de toute perpétuation (ou tendance), de tout kamma (pāḷi, karma en sanskrit), de tout préjugé ; même la notion de « Bien » constitue encore une prison ! Certain.e.s questionnent donc la présence de l'amour dans le Canon, au sein des pratiques de renoncement ; sa positivité sans équivoque peut en effet surprendre.

La fréquence à laquelle l'amour apparaît dans les suttā rend improbable l'hypothèse d'une addition tardive, issue des débats abhidharmiques entre traditions ou de l'émergence du Mahāyāna. De plus, une telle hypothèse s'avère inutile : l'apparente contradiction n'est qu'au niveau de préjugés car l'amour est explicitement décrit dans le Canon en pāḷi comme un renoncement ! Par exemple, dans l'āghāta paṭivinaya sutta (AN 5.161), l'amour est le premier cité des antidotes au ressentiment, c-à-d. une approche active pour renoncer… à une antipathie. L'amour bouddhiste n'est donc pas naïf, ce n'est pas un penchant irréfléchi ; c'est un processus causal, conseillé pour les conséquences qui en découlent.

Le terme mettā est régulièrement traduit par « bénévolence » (ou “altruisme” plus récemment), juste pour éviter le terme « amour » tant celui-ci est aisément associé à la sexualité, la passion ou la possessivité. Et pourtant, prendre le temps de réfléchir sur ce que l'on entend par ce terme « amour » est plus utile que d'éviter le mot. Ce n'est pas comme si c'était une évidence ; la philosophie occidentale, par exemple, prend grand soin de distinguer l'amour de la passion amoureuse ; les philosophes grecs utilisaient déjà 4–7 mots différents pour « amour » (storgē, philía, érōs, agápē… ainsi que ludus, pragma et philautia) ; certaines règles monastiques (vinaya) édictées par le Bouddha apparurent pour éviter certaines erreurs d'interprétation et risques de réputation.

Pour le Bouddha, mettā est une des quatre qualités « incommensurables » (appamaññā, « sans limite »). Les « incommensurables » sont ainsi appelées car ces qualités peuvent être manifestées en relation avec tout phénomène du monde, sans limite. De plus, chaque acte associé influencera, de proche en proche, l'ensemble du monde, sans limite.

La compassion est une autre des quatre incommensurables, et cette distinction nous aide à définir les termes. Aimer, c'est favoriser le bonheur des autres ; compatir, c'est favoriser l'absence de malheur. Ces définitions font ainsi écho à la définition en miroir de l'« effort juste » de l'« octuple chemin » : créer et augmenter les phénomènes mentaux favorables, réduire et cesser les phénomènes mentaux défavorables.

Qu'est ce que ce « sans limite » en termes pratiques ? On peut aimer sans limite de distance, sans se mettre soi-même au centre : le classique mais ignorant « loin des yeux, loin du cœur » veut surtout dire « loin de mes yeux, loin de mon cœur »… On peut aimer sans limite de moyens : même le plus petit geste, ou le plus simple, est significatif, et il serait contre-productif d'attendre d'être en position de donner un amour « parfait » avant de manifester une intention positive… On peut aimer sans limite de temps : réalisant la futilité des petits comptes, on peut souhaiter le bonheur de l'autre, quelle que soit la durée (en quantité innombrable de vies ?) pendant laquelle nous nous étions enfermé.e.s dans l'ignorance, la passion, la manipulation, l'intérêt personnel (« je t'aime pour ce que tu me donnes »), l'envie, la négociation, etc. On peut favoriser le bonheur des autres, sans préférence de couleur, de sexe, de nationalité…

Cette absence de limite, de mesure, de comptabilité, évoque facilement l'infini et le divin (tout comme agápē en grec), d'où l'appellation « demeures de Brahma » (Brahmavihāra) lorsque le Bouddha présente les quatre incommensurables dans le Brahmavihāra sutta (AN 10.208) : selon les interlocuteurs du Bouddha à cette occasion, Brahma est le dieu suprême, le créateur, et le Bouddha détourne le concept pour parler de qualités morales, un sujet qu'il considère plus utile en vue de l'Éveil et de la Libération que les spéculations métaphysiques sur les origines de l'univers. Cependant, le Bouddha ne présente pas l'amour comme un absolu, ni comme un idéal divin inatteignable : si l'amour peut toujours être cultivé plus avant (sans limite), son apprentissage est fait de petits pas, d'actes pratiques, de progrès d'un moment à l'autre, d'un contexte à l'autre.

Nous ne pouvons pas rendre les autres heureux.ses —pas plus que nous ne pouvons assurer notre propre bonheur simplement en décidant d'être heureux.ses ! Par contre, afin qu'ils.elles puissent plus facilement se libérer de leur insatisfaction, de leurs angoisses, de leurs ressentiments, etc., nous pouvons influencer favorablement leurs contextes (contextes physiques, bien sûr, mais aussi émotionnels, éthiques, philosophiques, politiques… le Bouddha louange la politique des Vajjis dans le Mahāparinibbāṇa sutta, DN 16) ! Cela nécessite de la sagesse bien sûr ; il ne s'agit pas de donner libre cours à l'ignorance des autres, pas plus qu'à la nôtre, p.e. en accédant à certaines demandes inappropriées.

Il est possible d'aimer sans condition, sans préférence ; par l'attention et l'analyse, il est possible de séparer le bon grain de l’ivraie, si l'on s'autorise une allusion Biblique. Par la méditation, l'amour devient lui-même une forme de renoncement, non seulement un antidote à nos antipathies mais aussi l'abandon de nos préférences.

Cela s'apprend, et cela se cultive : par exemple, le Bouddha explique à la fois l'attitude et l'intention correspondantes, dans le Karaniya mettā sutta (Sn 1.8). Sāriputta, l'un des plus éminents disciples du Bouddha, explique dans le paṭisambhidāmagga (Ps) comment graduellement étendre le cercle des bénéficiaires de nos bonnes intentions. Et même si ce n'est pas mentionné directement dans l'« octuple chemin, » l'amour fait partie intégrante de la pratique Bouddhiste : l'amour est en effet un des « phénomènes favorables » auquel il faut donner naissance, puis soutien, dans le cadre de l'« effort juste ». L'amour participe à établir un socle mental stable pour ensuite développer une méditation libre de soucis, de calculs, de mauvaise volonté, d'arrière-pensées ou d'égoïsme. L'amour nécessite aussi de renoncer à réagir avec humeur, sans réfléchir à la portée des mots ou des actes : il nécessite donc de faire attention à nos réponses et aide ainsi à cultiver les « paroles justes », les « actions justes » et la « pleine conscience ». Le Bouddha mentionne de tels bénéfices pour le.la pratiquant.e, dans le Mettānisamsa sutta (AN 11.16), p.e. une capacité de concentration accrue et une imperturbabilité au moment de la mort —quand on a appris à tout aimer, rien ne fait peur !

Aimer sans condition implique d'aimer des inconnu.e.s, et cela peut dérouter les pratiquant.e.s qui n'ont jamais croisé d'instructions sur la façon de le faire. Les opportunités d'aimer sont pourtant omniprésentes au quotidien et la première manifestation fait écho aux « cinq préceptes » : protéger activement les autres de nos erreurs de jugement, de notre égoïsme, de nos mouvements d'humeur, de nos gestes inappropriés, de nos négligences, c'est déjà favoriser concrètement leur bonheur. Il s'agit de vivre les préceptes non comme une contrainte que l'on s'impose égoïstement en vue d'une meilleure renaissance, mais comme la manifestation pratique d'un intérêt bienveillant envers les autres !

Limiter notre amour à quelques personnes que l'on voit directement et régulièrement, c'est croire que la réalité est réductible à notre petite sélection locale et auto-centrée ; c'est croire que la Terre est plate, parce qu'on en voit pas directement la courbure, ou que notre contribution au réchauffement climatique n'affectera pas les calottes glacières ou les îles du Pacifique, parce qu'elles sont loin et qu'on n'y est jamais allé en vacances.


Les quatre incommensurables sont l'amour (mettā), la compassion (karuṇā), la joie altruiste (muditā) et l'équanimité (upekkhā). Tout en reconnaissant le caractère « sans limite » de l'équanimité (la qualité d'un esprit posé, qui ne se laisse pas entraîner par des perceptions, émotions ou opinions), il peut sembler bizarre d'associer l'amour à une imperturbabilité, et il faut donc affiner notre compréhension de l'amour.

Si l'équanimité est une imperturbabilité volontaire, ancrée dans la réalité entière et non pas victime de la moindre perturbation locale, alors l'usage des préceptes comme première manifestation d'amour est en harmonie avec l'équanimité : une retenue imperturbable aide à vivre en accord avec les préceptes, puisque ceux-ci ne servent à rien si une envie suffit à les ignorer.

De plus, un soutien mesuré, approprié, sans emphase mais décidé est plus favorable à l'épanouissement des autres qu'une suite de tourbillons émotionnels et de réponses impulsives. Un tel soutien perdure, même quand les bénéficiaires errent. L'équanimité favorise aussi l'écoute : en gardant la tête froide, en préservant une distance saine qui discernera l'importance relative des phénomènes présents, nous pouvons entendre sans juger, sans immédiatement considérer que nous avons de bons conseil, sans croire que nous avons automatiquement raison, sans prétendre que nous savons mieux qu'eux-mêmes ce dont les autres ont besoin, sans vouloir imposer quelque « solution » aux autres « pour leur bien », etc. Il est difficile de favoriser le bonheur des autres si nous ne sommes pas à l'écoute de leurs difficultés.

Pour aller plus avant, on peut noter que le Bouddha ne nie pas la préférence courante du « moi d'abord » (un tel biais cognitif est mentionné p.e. dans le Mallikā sutta, SN 3.8) mais le Bouddha explique que, puisque tous les êtres sensibles partagent cette préférence, c'est une bonne raison de ne pas les blesser. « Ne pas blesser » peut sembler bien général, même si c'est l'idée directrice sous-tendant les préceptes, alors précisons que cela implique entre autres choses de ne pas enfermer ou limiter l'autre dans « Si tu m'aimais vraiment, je serais tout pour toi, tu m'aimerais plus que toi-même… » Une fois imperturbable, une fois l'égo désamorcé, nous n'attaquons pas l'autre ni n'émettons de demandes impossibles quand il s'avère (comme il se doit) que nous ne sommes pas le centre du monde ; l'équanimité favorise l'humilité, qui offre la possibilité d'enfin aimer les autres comme nous nous aimons nous-mêmes.

Ensuite, ce n'est pas parce que l'on cherche à favoriser le bonheur des autres que, comme par magie, tout va aller dans notre sens, même pour la bienveillance la plus « pure » : la réalité ne peut pas être réduite à une seule intention d'une seule personne, à un instant particulier ! Il faut donc maintenir l'intention positive dans la durée et rester serein.e quand les résultats espérés ne sont pas au rendez-vous, sinon l'amour devient lui-même pénible et frustrant, une source d'insatisfaction. L'équanimité permet la patience et la persévérance ; elle permet de rester présent.e et impliqué.e, avec une attitude constructive (offrant tôt ou tard des opportunités de progrès, de paix) mais sans demande excessive de résultats rapides.

Enfin et surtout, si aimer consiste à favoriser le bonheur des autres, et si la béatitude est réalisée par l'Éveil et la Libération, alors l'équanimité est très utile pour favoriser la Libération des êtres aimés ! Aimer, c'est alors soutenir l'autonomie, l'indépendance, l'envol ; ce n'est pas retenir ou enfermer ; c'est rejeter la possessivité.

La possessivité n'est pas favorable à l'épanouissement, à la liberté, à la responsabilité ; c'est une forme d'oppression. Sans en questionner les conséquences, l'ignorant.e prétendra que la possessivité est « naturelle » en amour, simplement parce qu'elle est courante, mais le.la sage distingue clairement l'amour de son ennemi proche : la dépendance mutuelle.

Contrairement à un « ennemi lointain » qui est en opposition directe et flagrante avec un phénomène positif, un « ennemi proche » est un phénomène négatif qui peut, dans certains contextes, être confondu avec le constructif : ainsi, l'ennemi proche de la compassion est la pitié, celui de l’équanimité est l'indifférence… et celui de l'amour est la dépendance mutuelle, où chacun.e dépend des êtres aimés pour assurer son propre bonheur, et donc en vient à les instrumentaliser et à les contrôler / manipuler.

Si on aime les autres comme soi-même, alors un impératif moral est de ne pas se définir par les « siens ». En effet, exister par sa famille, ses amis, son équipe, etc., c'est rapidement les enfermer, leur demander d'être là pour nous, leur faire porter la responsabilité de nos efforts, les culpabiliser, leur imposer le devoir de nous rendre heureux.ses… On peut apprécier, et soutenir les autres sans introduire de séparation entre « siens » et « autres ». Ne se définissant pas par les « siens », on peut les laisser évoluer, sans perdre et sans se perdre.

Sans sa pollution par l'ignorance, l'amour libère les êtres aimés de nos projections et concepts qui asphyxient évolution, progrès, liberté. Les idées fixes vis-à-vis des autres (p.e. fondées sur une histoire commune, peut-être celle des « débuts ») empêchent d'être présent.e, de percevoir ce qui fait que chaque jour est différent, de répondre aux besoins actuels. Faire face à la réalité telle qu'elle est, dans quelque relation que ce soit, n'est pas toujours agréable mais ce n'est jamais une excuse pour enfermer les autres, ou pour forcer la réalité à se conformer à nos attentes.

En Bouddhisme, aimer est rationnel ; ce n'est pas seulement un impératif moral et ce n'est pas non plus un emballement émotionnel (avec idéalisation des autres, suivie de déceptions lorsque la réalité refait surface).

En premier lieu, l'expérience commune suffit à savoir, par soi-même, au delà d'une croyance en une « justice supérieure », qu'apporter de la mauvaise volonté dans quelque situation que ce soit aide rarement à résoudre ce que la situation a d'insatisfaisant ; il est donc rationnel de donner une chance au progrès, en considérant le bonheur des autres.

En deuxième lieu, en dépit de la diversité de circonstances et de conditions affectant l'ensemble des êtres sensibles, il existe une communauté d'intérêt : tous les êtres sensibles cherchent à éviter l'insatisfaction, la souffrance, la douleur, l'angoisse… Du point de vue Bouddhiste, cela renvoie directement à la première des « quatre nobles vérités » (cattāri ariyasaccāni) ! Une fois que l'on comprend les ravages qu'envie et jalousie peuvent causer, une fois que l'on comprend que la compétition mène les « perdants » au désespoir, à la colère et au désir de revanche, il est raisonnable de chercher des solutions pour le bénéfice de tou.te.s, et non seulement de soi-même ou d'un petit groupe auquel on s'associe : il est rationnel de souhaiter le bonheur des autres, pour les aider à vivre en paix, en harmonie, y compris avec nous-mêmes !

Un esprit posé et calme n'est nullement en opposition à l'amour.


« DN » pour Dīgha Nikāya, les longs discours ; « AN » pour Aṅguttara Nikāya, les discours supplémentaires ; « SN » pour Saṃyutta Nikāya, les textes courts ; et « KN » pour Khuddhaka Nikāya, les textes mineurs (« Sn » pour Sutta Nipata en est la 5e section, et « Ps » pour Paṭisambhidāmagga en est la 12e).

Prochaine retraite collective en français :

Gestion du stress et équilibre vie professionnelle / vie privée en français
19–20 novembre 2016

Comment cesser dukkha (traduit en ‘insatisfaction’ ou ‘stress’) constitue la 4e tâche/vérité du Bouddhisme. En étudiant les causes du stress, on peut non seulement en prévenir la perpétuation et la croissance en cascade mais on peut aussi développer des qualités (patience, équanimité, compassion, bienveillance, etc.) qui donneront naissance à un environnement moins stressant pour tous. Cette retraite est centrée autour de quelques observations du quotidien, et des outils méditatifs nécessaires pour aller plus loin dans le contexte spécifique à chacun, en relation avec les formes ‘modernes’ de stress y compris les tensions entre vie professionnelle et vie privée. Details…

D'autres retraites collectives sont déjà programmées (en français et en anglais). De plus, des retraites individuelles, sur mesure, sont possibles.