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Ère de l'information : derniers jours du Dharma ?

publié dans « regard bouddhiste », № 23 (juillet–août 2017)

La révolution Internet affecte la diffusion du Bouddhisme comme elle affecte le reste : elle facilite l'accès à une information fiable, des débats, des enseignements, des communautés, tout comme elle facilite la capacité des moins scrupuleux à diffuser des messages trompeurs et à essayer d'utiliser la curiosité ou la souffrance des autres à leur profit.

On peut aujourd'hui accéder par internet aux textes de moult traditions, comme à des enseignants et enseignantes contemporains… mais on trouve aussi de nouvelles « écoles » aux tendances sectaires, ou un certain nombre de personnes qui annoncent être le Bouddha réincarné (alors que le Bouddha lui-même refusa d'indiquer ce qu'un bouddha devient après sa mort —courtes instructions à Malunkya, MN 63).

Le Bouddha nous recommanda, au seuil de la mort (DN 16), d'être notre propre refuge / île, avec l'aide de ses enseignements (Dharma)… et il avait précédemment indiqué « qui voit le Dharma me voit, qui me voit voit le Dharma » (discours à Vakkali, SN 22.87). Le Bouddhisme peut être vu comme philosophique, religieux ou comme éminemment pratique, mais dans tous les cas l'accès aux réflexions ou aux instructions est un atout clef. La possibilité pour les plus isolés ou les plus démunis d'accéder aux informations, et même à du conseil vivant, à distance, est une excellente nouvelle.

Et pourtant, l'internet est aussi pollué par plusieurs phénomènes qui vont fort à l'encontre des enseignements Bouddhistes.

Un moindre mal, mais tout de même une difficulté, est que l'internet n'ordonne pas les documents en un cheminement ou une pratique personnels, avec un suivi, des suggestions ou des encouragements extérieurs au moment opportun… Moteurs de recherche ou réseaux sociaux ne sont tout simplement pas construits pour organiser l'information ainsi ; ils n'accompagnent pas, ne guident pas, ne se substituent pas aux « amis dans le Dharma. »

Pire, les algorithmes ont une sérieuse tendance à confondre popularité avec utilité, rendant d'autant plus difficiles d'accès —par manque de visibilité— les informations pour ceux qui voudraient aller au delà des premiers pas.

Au lieu d'une collaboration, les communautés et forums internet sont souvent des batailles de territoire, reproduisant la compétition ancienne entre institutions : au motif de ne pas corrompre « la Vérité, » des chasses gardées sont organisées. La facilité de créer un forum de plus, une page ou un site web de plus, a rendu quotidien et ordinaire le schisme de la communauté (sangha) ! En donnant une voix à tous, l'internet libère la parole et la connaissance mais favorise aussi les bulles auto-centrées dont on exclut beaucoup trop vite l'Autre.

La profusion même des pages peut s'avérer déroutante : quand un moteur de recherche renvoie près de 600 000 résultats à la requête « comment méditer ? » (voire 74 000 000, en anglais), on trouve tout… et son contraire.

À l'ère de l'information, nombres de débutants enthousiastes copient des instructions sur leurs blogs, mais le désir de partager prend souvent le pas sur la rigueur : parfois les instructions de plusieurs techniques sont mélangées, parfois les notions philosophiques sont résumées de manière surprenante. Souvent, il n'y a ni suivi, ni progression, ni débat ; la plupart des blogs sont vite abandonnés.

Le Bouddha indiqua que transmettre le Dharma était la plus haute forme de générosité (Dhp 354), mais la première noble vérité postule que la source première de nos souffrances est l'ignorance : présenter comme génériques des instructions spécifiques, présenter le « non-soi » ou la « vacuité » avec des erreurs, promouvoir la méditation comme une solution miracle, créer des attentes irréalistes, ou faire des listes de bénéfices « scientifiquement prouvés » tout en oubliant les passages plus difficiles (les remises en cause, les doutes, voire la période de la « nuit obscure de l'âme »…) peut vite devenir irresponsable. La clarté et la rigueur font partie de l'« effort juste » à fournir quand on souhaite partager de l'information.

Des maîtres reconnus comme Dzongsar Khyentse Rinpoche ont bien donné quelques instructions pour limiter la diffusion de contre-sens, mais sans succès.

La profusion cause confusion, et met en danger la survie même des sources les plus solides ou complètes, et de celles et ceux les plus impliqués dans une diffusion fiable du Dharma en ligne ! La majorité des utilisateurs est indifférente à cette question, car elle ne perçoit pas de difficulté dans la disparition d'une source particulière : « il existe tant d'autres sources, il suffira d'aller lire ailleurs… » comme si toutes les sources se valaient !

La profusion cause une complaisance et l'illusion que l'information sera toujours disponible, peut-être une croyance en la fin de l'impermanence ! Non seulement ce n'est pas avéré, puisque les milliers de copies de quelques instructions n'équivalent en rien des milliers d'instructions distinctes, et puisque l'internet perd de l'information tous les jours, mais en plus ce serait voir les traditions Bouddhistes comme « mortes », ce serait les réduire à des informations… or l'information seule n'est pas connaissance, et la connaissance n'est elle-même pas encore sagesse !

Une difficulté supplémentaire nait de la croyance selon laquelle l'information « devrait » être libre et gratuite : une croyance postulant un droit d'accès, sans se soucier des devoirs associés.

On peut fort bien souhaiter que des traductions ou des enseignements soient diffusés librement, que les internautes reçoivent sans condition réponses et conseils… mais il faut alors soutenir lesdits traducteurs et enseignantes, pour leur donner les moyens de produire de tels biens communs ou services !

Or cette étape de soutien est généralement négligée : les internautes comptent sur la publicité, ou exigent de l'enseignant une générosité exemplaire mais sans ensuite s'en inspirer ! Si telle enseignante lance un appel aux dons, on trouve soudain qu'elle a contribué librement, sans qu'on le lui demande, et donc qu'« on ne lui doit rien »… ou on l'accuse bien vite d'avarice, tout en évitant soigneusement de regarder dans le miroir.

C'est oublier la responsabilité personnelle : chacun doit contribuer pour que le Bouddhisme reste une tradition vivante. Et sans générosité, seule la marchandisation est viable, en opposition avec le message du Bouddha de soutien mutuel. Le don, dāna, est en soi une pratique essentielle, un moyen d'affaiblir l'ego, le début de détachement ; c'est la première pāramī, ou vertu transcendente.

Est-il possible d'étudier le Bouddhisme juste avec des enregistrements (livres, vidéos) sur internet ? Oui, mais seulement si on teste et pratique ce que l'on lit, avec sincérité, intégrité, persistance.

Est-ce nettement plus facile de pratiquer quand on reçoit des encouragements, et que l'on bénéficie d'une aide ou de réponses en cas de difficulté ? Certainement ! Aussi grands soient-ils, les maitres du passé ne répondent pas et n'encouragent pas : ils peuvent bien être parmi nos maitres, mais c'est se choisir des maitres particulièrement difficiles et insensibles à la spécificité de nos circonstances. De plus, un enregistrement est parfois trop facile à refermer, ou à mettre de côté, s'il dérange.

L'ouverture à plusieurs traditions, grâce aux documents disponibles, peut favoriser une autonomie et une prise de responsabilité dans l'apprentissage, mais le papillonnage est aussi un risque : l'antidote la plus simple à notre tendance à ne pas persévérer dans ce qui met l'ego en danger, c'est un lien —inscrit dans la durée et la confiance— à une personne vivante et bienveillante (et qui peut parfaitement être à distance, communiquer par emails ou par appels audio / vidéo).

Un usage sage de l'internet offre des opportunités jusqu'ici inégalées, tandis qu'un usage discriminatoire ou aveuglé par les préférences personnelles nous enferme. Tomber dans la passivité devant nos écrans et collectionner des enseignements sont des exemples de préférences néfastes : regarder une n-ième video du Dalai-lama, écouter un n-ième discours d'Alan Watts, peut inspirer mais cela ne suffit pas, cela doit inspirer, nous pousser à réellement nous réformer… sinon ce ne sont que des distractions de plus, un nouveau Māra.


« DN » pour Dīgha Nikāya, les longs discours ; « MN » pour Majjhima Nikāya, les discours de moyenne longueur ; « Dhp » pour Dhammapada ; « SN » pour Saṃyutta Nikāya, les textes courts.

Prochaine retraite collective en français :

Zen et arts martiaux… ou comment d├ępasser ses peurs ? en français
23–24 septembre 2017

Le Bouddhisme Chán (chinois) est associé au temple Shàolín, célèbre pour son kung-fu ; le Bouddhisme Zen (japonais) est intimement associé à la culture martiale japonaises, sa Voie du guerrier (bushido), ses samouraïs. Quel est le lien entre arts martiaux et le Bouddha ayant professé des qualités telles que générosité (dont celle d'offrir la sécurité à l'Autre), retenue, amour, compassion, maîtrise de soi et absence d'aversion ? Et comment pratiquer aujourd'hui ?
Détails…

D'autres retraites collectives sont déjà programmées (en français et en anglais). De plus, des retraites individuelles, sur mesure, sont possibles.